Nature - N°84 - Septembre/Octobre 2006

Vasières nourricières

Bars, soles, maigres, mulets, plies…, la plupart des poissons qui fréquentent nos côtes ont passé les premières semaines de leur vie dans les vasières littorales.

 

Peu fréquentées par les pêcheurs, mal connues du public, ces vastes étendues de vases et de marais salés découvrant à marée basse, en apparence désertes, focalisent l’intérêt des chercheurs en biologie de l’Institut du littoral et de l’environnement de l’Université de La Rochelle. «Quand on examine au microscope la couche de vase superficielle, on découvre une flore très importante d’algues microscopiques, explique Eric Feunteun, directeur de l’Institut. Cette production végétale primaire est ensuite consommée par toute une série d’animaux, en premier lieu par des organismes microscopiques – vers et crustacés – et par des bivalves – coques, palourdes, moules, huîtres. De proche en proche, si l’on fait la somme de toutes les espèces animales présentes dans ces milieux, on s’aperçoit que la production annuelle de biomasse y est considérable, parmi les plus fortes de la planète, supérieure même à celle des forêts tropicales d’Amazonie !»

Paradoxalement, les organismes vivant dans ces vasières si prolifiques doivent être physiologiquement bien armés pour supporter les fortes et soudaines variations de température, de salinité et d’oxygénation occasionnées notamment par le flux et reflux de l’océan au rythme des marées. Parmi les espèces fréquentant ces milieux et capables de s’adapter à leurs contraintes extrêmes, il y a d’abord les organismes résidents, ceux qui accomplissent sur place tout leur cycle biologique : microalgues, microvers, zooplanctons, bivalves et gobies – de minuscules poissons doués de mimétisme et invisibles dans la vase. On trouve aussi des espèces non résidentes, en transit dans les vasières où elles viennent chercher leur nourriture. Ce sont des poissons, qui arrivent avec la marée montante et qui doivent être assez rapides et efficaces pour ne pas se laisser piéger quand le flot se retire. Ce sont des oiseaux, qui rejoignent les vasières à marée basse, en particulier des limicoles, dotés de pattes longues et palmées pour se déplacer dans la vase, et de longs becs pour y dénicher leur nourriture. «Un très grand nombre d’espèces profitent de cette biomasse produite en abondance dans les vasières et marais salés littoraux, et ces milieux, bien que peu importants en terme de surface, contribuent de manière primordiale au maintien de la biodiversité biologique sur les espaces côtiers régionaux.»

Dans une étude en cours sur le Fier d'Ars dans l'île de Ré, Eric Feunteun montre ainsi que les vasières et marais salés jouent le rôle de véritables «nourriceries» pour les poissons qui peuplent nos eaux littorales. Il a constaté d’abord que ces zones concentrent des densités très fortes de poissons au stade juvénile. Nés au large, les juvéniles rencontrent dans ces vasières les conditions idéales pour une croissance rapide – une température plus clémente, de la nourriture à volonté – et bénéficient, dans ces vasières peu profondes, inaccessibles aux prédateurs marins, d’un taux de mortalité réduite.

«A partir d’estimations portant sur les stocks de juvéniles dans les vasières et les quantités de nourriture prélevées, nous avons pu montrer que ces sites contribuent pour 70 % à la croissance des poissons dans leur première année. Par ailleurs, en étudiant les stries de croissance sur les otolithes (petits os de l’ouïe) des poissons, il est possible de connaître leur âge exact, le rythme de leur croissance, et de savoir combien de temps ils ont séjourné dans la vasière – par exemple, de mai à septembre pour les juvéniles de bars et de soles. L’analyse des éléments chimiques présents à l’état de trace dans ces mêmes otolithes permet, elle, de déterminer précisément le lieu où les poissons ont grandi. Grâce à cette étude, il sera possible à terme d’évaluer la contribution de chaque espace en vasière au stock global de poissons adultes.»

Aujourd’hui, ces milieux naturels connaissent, sous l’effet de l’accroissement des activités humaines, une emprise de plus en plus forte. Mytiliculture, ostréiculture, agriculture, pêche, tourisme, activité portuaire, tous ces usages imposent, chacun, leurs propres contraintes au milieu, et interagissent directement entre eux. «Notre travail de recherche actuel vise à mieux connaître ces milieux, et à évaluer l’impact des différents usages et de leurs interactions, afin d’aider dans leurs choix les gestionnaires de ces espaces côtiers. Des choix complexes : chaque activité a des conséquences sur l’environnement, et toutes les problématiques sont liées.» Ainsi, si l’on met à paître des moutons sur des marais salés, la quantité d’herbe qu’ils consommeront représentera autant de matière végétale qui ne se décomposera pas et ne se retrouvera pas sous forme de nourriture à disposition des poissons. Autre exemple, longtemps, la mytiliculture et l’ostréiculture, vecteurs de l’économie régionale, ont été considérées comme bénéficiant de la «manne océanique». Or, il faut avoir conscience, si l’on veut agir dans le sens d’un développement durable, que la ressource ainsi exploitée, c’est la production primaire dont se nourrissent par ailleurs nombre d’espèces sauvages. Un autre aspect du problème, c’est l’impact sur la population de poissons adultes de la forte fréquentation touristique, des systèmes portuaires, de la plaisance. Ces activités engendrent des pollutions, principalement en métaux lourds, et nombre de juvéniles de poissons, contaminés dans les vasières, n’atteignent pas l’âge adulte. «Ce n’est pas un constat pessimiste. Les poissons abondent toujours dans les eaux littorales, même si on note une diminution de la ressource au niveau de la planète. Cette richesse s’explique par la présence d’un certain nombre d’espaces naturels relativement préservés, en particulier les vasières et les marais salés. Veiller à ce que ces espaces continuent à jouer leur rôle de nourricerie, de réservoir à biodiversité, c’est la responsabilité de chacun, exploitant, gestionnaire, ou simple usager de la terre et de la mer.»

 

Photo : Thierry Girard

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